• Lélie De Lancey

A l'heure des Ombres


La lune d’or était pleine. Ronde, hypnotique, posée en équilibre sur le fil d’horizon qui se dessinait en contre-jour, par-delà l’obscurité de la clairière.

La douce torpeur du crépuscule se dissipait lentement.

L’ombre d’encre, puisée à l’antre de la terre, prenait sa profondeur de rêve. Les parfums clairs du soir s’étaient estompés jusqu’à disparaître, remplacés par un air frais, dénué d’odeur, et venu de nulle part. C’était l’heure... Je le savais... L’heure où l’impermanence de la vie s’efface, où les forces élémentaires s’unissent ; celle où le Temps, libéré de sa clepsydre d’éternité, se dilue dans l’infini secret de la nuit. Dans cet instant suspendu, le ciel obscur s’ouvre, béant, sur une nuée insaisissable.

Comme des marionnettes inquiétantes, échappées de leur théâtre d’ombres chinoises, les ailes rapides des chauves-souris, se découpent dans les scories de la lumière lunaire que filtrent les grands houppiers.

Prélude en voltige, annonciateur d’une grande puissance qui est, ici, à l’œuvre, tout autour de moi. Le vent de la nuit se déploie et se glisse, imperceptible, jusqu’au cœur crépusculaire de la forêt. Dans la brise, lancées depuis les bras noueux de leurs vieux chênes, les silhouettes mystérieuses et puissantes des grands-ducs protègent, dans la ronde de leurs vols lourds, l’éveil des ombres. C’est l’heure...

L’heure où les bruits furtifs de la nuit froissent, peu à peu, le silence des bois profonds. Je l’entends... De moins en moins loin, de plus en plus près...

Le murmure lancinant des faunes s’arrache à l’écho des troncs inquiétants et frissonne entre les racines emmêlées des grands arbres. Pour quelques instants, les grandes fougères aériennes redeviennent des fées sombres en dentelles et se mettent à bruisser, dans les vapeurs des courants d’air.

Elles chuchotent au fil de leurs feuilles et sèment, au vent vagabond, leur magie végétale. Aux pieds enfouis des buis, la mousse humide, délaissée par le ruisseau d’argent, se pare de minuscules perles irisées, et dévoile, au cœur de l’obscurité, une sente invisible où ne viennent y danser que les elfes des bois. C’est l’heure où l’Irréalité se révèle... C’est l’heure...

L’heure où le grand lac ténébreux devient un miroir sans reflet.

L’Esprit des eaux, y est libre à présent. Majestueux et envoûtant, il s’enivre à l’inéluctable tourbillon de ces flots sans éclat où se baignent de translucides nymphes. Les arabesques brunes de leurs chevelures, comme des ondoyants tentacules, se coiffent d’écume pâle et viennent farder le bord embrumé des berges. Tout au bord, en équilibre sur les roches de granit abandonnées sur la grève, les salamandres, maîtresses mystiques échappées du Feu de la Terre, se tordent sur elles-mêmes, dans une danse mystérieuse et captivante. C’est l’heure d’une féerie sans lueur... Ici, dans l’épaisseur secrète des bois, les esprits invisibles de la forêt, de l’air, de la terre et de l’eau, s’ébattent au secret nocturne de cette cathédrale d’ombres. Et puis, un hululement grave résonne par-delà la cime noire d’un hêtre. C’est l’heure... Alors, dans son mouvement lent et silencieux, la lune d’or disparaît, jetant son dernier feu mystique sur les bois et les forêts, et rend à la lumière claire du jour, l’âme des ombres estompées.

L’aube éclaircit tendrement le ciel et la douce caresse du soleil levant frôle ma joue. Et si ce rêve, pourtant si bref, avait bel et bien existé ?

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